13 décembre 2020

Agatha Christie à Newlands Corner : Les derniers éléments du puzzle

 

Un mystérieux bungalow, une autre femme écrivain tout aussi imaginative qu'Agatha Christie, une chronologie séduisante des événements, voici la 6e et dernière partie de la série sur la mystérieuse disparition durant 11 jours de la reine du roman policier. Les derniers éléments du puzzle.

Le mystérieux bungalow

Selon Laura Thompson* et Tina Jordan**, le 14 décembre 1926, le New York Times rapporte "que la police a trouvé des indices importants" dans un bungalow situé à proximité de Newlands Corner. Il s'agit d'objets découverts sur place "une bouteille étiquetée plomb empoisonné et opium, des fragments d'une carte postale déchirée, un manteau de fourrure de femme, une boîte de poudre pour le visage, une miche de pain, une boîte à cartes et deux livres pour enfants".
Dans cette coupure datant de mi-décembre 1926 il est ajouté une information utile à présent et résumant à l'époque la découverte : "la maison est utilisée en été pour l'écriture de romans par la fille de St. Loe Strachey."

Le nom indiqué est celui de John St Loe Strachey, un journaliste et propriétaire de journaux britannique ayant travaillé pour le magazine The Spectator, dont la fille Amabel Williams-Ellis, auteur prolifique, notamment de livres pour enfants, est née à Newlands Corner le 10 mai 1894.° Amabel Williams-Ellis, qui est quatre ans plus jeune qu'Agatha Christie, a 32 ans et demi à cette époque. Elle est mariée depuis 1915 à Clough Williams-Ellis, architecte connu dans le monde entier comme créateur de Portmeirion un hôtel au nord du Pays de Galles immortalisé dans la série TV avec Patrick McGoohan, Le Prisonnier.

A propos du bungalow, Laura Thompson précise que la police avait répandu de la poudre sur le sol pour savoir si quelqu'un y était entré. Que l'on avait bien trouvé une empreinte de pas, mais qu'il s'agissait du montage orchestré par un journaliste malhonnête avec le concours de la serveuse du bar de l'hôtel et que l'"opium" était en fait un traitement médical. Pour Laura Thompson "les quelques biens qui avaient été laissés" dans la maison isolée "étaient les possessions de ses propriétaires".

John St Loe Strachey a construit en 1892 à Newlands Corner une propriété, une maison de campagne victorienne. Son dernier enfant y est né en 1901. Si cette maison était devenue le Newlands Corner Hotel en 1926 (appelée aujourd'hui The Manor House Hotel), il se peut, soit que la famille ait conservé par la suite une dépendance, soit, ce qui est plus probable, que ce bungalow ait été, à Newlands Corner, vraiment abandonné depuis un certain temps. Si la pseudo "scène de crime" a été polluée on peut malgré tout se questionner, et sans préjuger du fait qu'Agatha Christie aurait pu s'y abriter ou non dans la nuit du 3 au 4 décembre, on peut considérer cette alternative au fait de rester dans la seconde voiture.

N'y aurait-il pas un petit côté magique dans cet endroit ? Le site Surrey News°° nous dit que, selon Derek Nightingale, l'auteur de Newlands Corner et ses environs, "tout Merrow Downs, terrain communal qui relie l'espace ouvert de Pewley Down jusqu'à Newlands Corner, était auparavant appelé "Fairyland", un nom qui a depuis été oublié par la plupart." Le nom de l'endroit, qui se situe un peu plus loin sur le versan sud ouest du célèbre point de vue touristique, se traduit litéralement par Terre des fées.

La chronologie de la disparition d'Agatha Christie en 1926

Mercredi 1er décembre
- Soir Dîner à Londres, nuit à son Club, le Forum Club
Jeudi 2 décembre
- Matinée probable à Londres (où ?)
- Dans l'après-midi visite aux agents littéraires Hugues Massie Ltd
- Soir  Leçon de danse hebdomadaire à Ascot avec Charlotte Fisher, sa secrétaire
Vendredi 3 décembre
- Le matin, querelle entre Agatha et Archie, ce dernier part
- Charlotte Fisher a pris sa journée, elle va à Londres chez sa soeur, elle rencontre un(e) ami(e) pour le dîner puis va danser
- Dans la matinée, départ de Styles en Morris Cowley pour une destination inconnue (Londres chez Nan ? Mécanicien ?)
- Midi, retour à Styles. Repas seule
- 17h-18h  Visite chez sa belle-mère à Dorking (et non chez des amis) avec sa fille
- Vers 18h30 Passage devant les carrières de nuit
- Vers 19h-19h30 Retour à Styles. Repas seule. Ecriture des lettres
- 21h45 ou 22h  Départ de Styles pour un lieu de rendez-vous, sa fille dort
- 23h40-Minuit  Arrivée des deux voitures à Newlands Corner. La seconde voiture est placée dans Trodds Lane
- Les deux personnes repartent vers Londres avec la Morris Cowley
Samedi 4 décembre
- Arrivée à Londres vers 1h30 du matin, temps de repos
- Vers 3h30-4h  Départ de Londres pour Newlands Corner et Albury dans Water Lane
- Vers 5h-5h30 du matin Agatha Christie jette sa voiture contre un talus herbeux.
- 6h20  Non loin de Newlands Corner, après plusieurs essais, McAllister démarre la voiture au moteur froid d'une femme sans manteau ni chapeau. 
- Vers 7h, La femme s'éloigne doucement.
- Peu avant le lever du jour, observation d'une voiture phares allumés par Harry Green
- 8h  Observations de la voiture par Best et Dore, ce dernier trouve le manteau, les affaires et prévient la Police
- 9h45  Oblitération d'une lettre à Londres SW1

* Agatha Christie de Laura Thompson, Google books.
** https://www.nytimes.com/2019/06/11/books/agatha-christie-vanished-11-days-1926.html  
°° https://www.getsurrey.co.uk/news/surrey-news/newlands-corner-archive-pictures-show-10791351
° Wikipedia 
NB. A noter que John St Loe Stachey habitait à Chelsea où il est décédé quelques mois plus tard, le 26 août 1927.°
Photo : pixabay.com

11 décembre 2020

Le voile levé sur la disparition d'Agatha Christie en 1926

 


La disparition d'Agatha Christie durant 11 jours et sa voiture retrouvée accidentée et abandonnée est un fait-divers qui a fait couler beaucoup d'encre. Les articles en ligne qui y sont consacrés s'ajoutent chaque année. Depuis Le secret de Newlands Corner, le voile s'est levé sur cette incroyable affaire.

(5e partie)

Le samedi 4 décembre 1926 vers 5h-5h30 du matin, Agatha Christie emprunte un chemin de terre longeant une carrière près d'Albury. Elle jette sa voiture contre un talus herbeux. Elle reste quelques instants dans sa voiture, une Morris Cowley, retire son manteau de fourrure et monte à pieds la colline jusqu'à Newlands Corner. Puis, elle bifurque à gauche dans Trodds Lane pour rejoindre la seconde voiture garée à 300 mètres après le carrefour.

A noter que lors de l'enquête policière, le Superintendent du Berkshire (Comté où habitait la disparue) a pris en compte la manière dont la romancière était habillée. Il lui est apparu comme une évidence qu' "elle pourrait avoir passé la nuit confortablement dans sa voiture en portant un manteau de fourrure, et puis quand elle a décidé de quitter la voiture, elle a jeté le manteau, qui était trop lourd pour marcher avec. Sous le manteau de fourrure, elle portait des vêtements chauds comme ceux que portent les femmes lors de leurs promenades à la campagne."*

Plus tard, après que le cycliste Edward McAllister ait, après plusieurs essais, démarré la seconde voiture restée de longues heures stationnée sur le côté dans Trodds Lane, Agatha Christie partit doucement aux environs de 7 heures vers le Nord-Est de Guilford, puis dans la direction de Leatherhead et du Sud-Ouest de Londres. En 2000, le Guardian* a publié "une interview de la fille de Nan Watts, amie proche et parente par alliance de Christie." Dans cette interview, la fille de Nan suggère qu'Agatha a été aidée dans sa disparition par sa mère.

Selon la fille de Nan il aurait été convenu que la romancière pourrait passer la nuit du vendredi 3 au samedi 4 décembre avec Nan, qui avait déménagé à Londres à Chelsea Park Gardens. Et cette nuit-là son second mari George Kon était justement absent. Cette suggestion est faite en lien avec l'idée que la romancière a passé la nuit à Chelsea après être revenue de Newlands Corner en train.

De retour à Londres

Avec l'hypothèse de la seconde voiture, Agatha Christie arrive à Londres vers 9h, stationne la voiture empruntée, et poste la lettre pour son beau-frère Campbell Christie. Le mardi 7 décembre, le beau-frère de la romancière a reçu une lettre d'Agatha et, selon le cachet de la poste, cette lettre a été oblitérée le 4 décembre à 9h45 dans le district postal Londres SW1. Il s'agit donc d'un quartier par lequel Agatha serait passée, avant l'oblitération. Sauf à ce qu'une autre personne ait postée la lettre il y a peu de doute sur ce point. La résidence de Nan Kon se situe d'ailleurs dans la zone postale immédiatement adjacente au SW1, Londres SW3.

Une fois à Londres, Agatha Christie est allée acheter des vêtements dont un nouveau manteau. Tout le monde s'accorde sur le fait qu'elle a ensuite pris le train. Elle prend un train à la gare de King's Cross pour se rendre précisément dans la région où quelques jours plus tôt elle avait décidé de passer le Weekend (Beverley dans le Yorkshire de l'Est) et choisit Harrogate, la ville d'eau dans le Yorkshire du Nord dans laquelle on l'a retrouvée 11 jours après son départ de Styles. Au Swan Hydropathic Hotel, on l'accueille sur sa mine et ses déclarations par lesquelles elle se nomme Teresa Neele et qu'elle vient du Cap, en Afrique du Sud.
 
A Harrogate Agatha Christie a emprunté le nom de Neele, celui de la partenaire de golf de son mari, Nancy Neele, dont Archibald Christie était tombé amoureux quelques temps auparavant. Son mari voulant divorcer et partir avec sa maîtresse, le couple s'était querellé le vendredi 3 au matin. Le 14 décembre 1926, soit onze jours après qu'elle ait quitté Styles, un joueur de banjo de l'hôtel d'Harrogate, Bob Tappin, a reconnu la romancière et a alerté la police. Le colonel Christie est ensuite venu chercher sa femme à l'hôtel. Fin de l'escapade.
 
Documents et indices

De façon étonnante, la romancière avait fait paraître une curieuse petite annonce dans le Times, demandant que des amis et des parents prennent contact avec cette Teresa Neele. 
 
 
Extrait d'un document relatif à une émission de timbres poste au Royaume-Uni. Copie ou fac-similé ? °
 
De l'autre côté de l'Atlantique, et plus loin, Teresa Neele, certainement par une erreur de transcription, deviendra Mrs Trazenell.
 
Daily Pentagraph - Bloomington - Illinois - Mercredi 15 décembre 1926


The Sun - Sydney - 15 décembre 1926

Divers éléments sont disséminés. Dans la vie d'Agatha Christie, comme la présence à ses côtés de sa secrétaire et confidente Charlotte Fisher (dite Carlo), à qui elle dédicacera d'ailleurs Le Mystère du Train Bleu, roman sur lequel elle travaillait avec difficulté au moment de son aventure. Ensuite dans ses ouvrages. A été citée L'Affaire de la femme disparue, nouvelle publiée en octobre 1924 dans laquelle se trouvent deux villages du même nom, et puis La Métamorphose d'Edward Robinson, une autre nouvelle publiée par Agatha Christie deux ans plus tôt en décembre, dans laquelle il est question deux deux voitures identiques. Peut-on ajouter Le Vallon, roman dans lequel une artiste faisant de la sculpture et du modelage de la glaise, Henrietta Savernake, possède à la fois des qualités de conductrice et un enthousiasme pour les raccourcis.



D'autre part l'aide fournie par son amie de toujours Nan, semble indéniable. La découverte d'une pièce de théâtre, The Lie (Le Mensonge) créée par Agatha Christie, apparemment écrite au milieu des années 20 et jamais jouée, a montré Nan comme le prénom du personnage principal. La pièce, qui historiquement précède ses célèbres thrillers de scène, est restée dans les archives de l'auteur pendant plusieurs décennies jusqu'à ce qu'elle soit finalement retrouvée. Le thème est celui d'une femme piégée dans un mariage malheureux et provoquée par l'obsession de son mari pour sa jeune soeur. 
L'épouse, Nan Gregg, disparaît pour une nuit de la maison familiale "ce qui a des conséquences dévastatrices." La pièce se déroule sur "Une série de révélations dramatiques (qui) conduira soit au divorce, soit à la réconciliation, mais l'issue dépendra de la volonté de la soeur de Nan de mentir pour la protéger."°°

Aucune réconciliation n'a été possible entre Agatha et Archibald Christie dans les mois qui ont suivi cette aventure et ils ont finalement divorcé.
 
 
* Andrew Norman. Agatha Christie: The Disappearing Novelist https://books.google.fr
** http://news.bbc.co.uk/local/surrey/hi/people_and_places/history/newsid_9005000/9005502.stm
°° https://www.iacf-uk.org/activities/lie-agatha-christie/
Photo : pixabay.com

12 novembre 2020

La disparition d'Ambrose Small à Toronto, une enquête pour William Murdoch ?


Ambrose Joseph Small, un magnat du théâtre canadien, a disparu le 2 décembre 1919 à l'âge de 53 ans. Il était le propriétaire de plusieurs théâtres basés dans l'Ontario, notamment du Grand Opera House de Toronto, du Grand Opera House de Kingston et du Grand Theatre de London. L'affaire a fait grand bruit, durant de nombreuses années, Ambrose Small ayant disparu après qu'il ait vendu ses théâtres et déposé un million de dollars canadiens à la banque.

Si l'on en croit un article publié par le magazine Maclean's le 15 janvier 1951, la recherche durant 30 ans du corps d'Ambrose Small est devenue une plaisanterie domestique au Canada. Huit gros volumes de coupures de presse se trouvent dans les archives d'un journal de Toronto et, devant la récurrence des articles sur le sujet au fil des années, lorsque quelqu'un creusait un trou très profond dans son jardin ou dans l'espace public les canadiens finissaient par demander "Vous cherchez Ambrose Small ?".

Cette disparition est si mystérieuse qu'elle pourrait figurer dans un épisode de la série télévisée canadienne Les Enquêtes de Murdoch (The Murdoch Mysteries), pour peu que les saisons continuent après la 13ème, dont le dernier épisode Le règlement à la lettre (The Future is Unwritten) se déroule à Toronto en 1907.

Le disparu est connu pour être marié depuis une quinzaine d'années, sans enfant, joueur et coureur de jupons. Il est plutôt rude avec ses employés. A la fin de l'année 1919, il décide de vendre ses théâtres.

Les faits

La veille de sa disparition, le 1er décembre 1919, l'homme d'affaires Ambrose Small avait vendu tous ses avoirs relatifs au Théâtre à Trans-Canada Theatres Ltd. pour un montant de 1,7 million de dollars canadiens. "La transaction a été conclue dans les cabinets d'avocats Osler et Harcourt en présence de l'ami et avocat de Small, E. W. M. Flock ; de Mrs Small ; et de W. J. Shaughnessy, représentant TransCanada Theatres. Shaughnessy avait apporté de Montréal un chèque certifié pour le versement initial d'un million de dollars."

Le matin du mardi 2 décembre, Ambrose Small et sa femme Theresa* quittent leur maison du quartier Rosedale à Toronto à des heures différentes. On ignore où il se rend ce matin-là. Sa femme et lui ont rendez-vous, probablement dans l'heure du midi, au Grand Opera House, dans le centre-ville de Toronto, afin de régler quelques détails restants avec E.W.M. Flock et aller ensuite déposer le chèque de un million de dollars à la banque.

Flock arrive le premier, Theresa Small en second. Les deux attendent Ambrose Small dans le hall jusqu'à ce qu'il arrive vers 14 heures en sifflotant.
Puis "Small et sa femme ont quitté Flock, se sont rendus à la Banque Dominion au coin des rues King et Yonge, sont revenus au Grand et ont rejoint Flock pour le déjeuner dans un salon de thé attenant au théâtre."

Après le déjeuner, Ambrose Small dépose sa femme dans un orphelinat catholique de Bond Street, où elle fait du bénévolat. Il lui dit qu'il sera de retour à 18 heures, pour le dîner. À 17 heures, l'homme d'affaires a une réunion de dernière minute avec Flock au Grand. L'avocat le quitte à 17h30.

En fin d'après-midi ou la nuit suivante, le millionnaire a disparu de son bureau. Aucune personne parmi celles interrogées par la police n'a affirmé l'avoir vu quitter son bureau ou aperçu dans le quartier des rues Adelaide et Yonge à l'extérieur de l'immeuble. Officiellement, Flock est la dernière personne à avoir vu Ambrose Small.

De son côté Theresa Small est rentrée à la maison de Rosedale vers 17 heures. Comme son mari ne s'est pas manifesté pour le dîner, elle a essayé de joindre les personnes avec lesquelles il travaillait. Ambrose Small étant souvent absent de chez lui pour ses affaires ou pour aller voir sa maîtresse du moment, et comme il ne prévenait pas de son absence, personne n'était donc particulièrement inquiet. Cette situation s'est avérée être une circonstance malheureuse dans l'affaire Small, la disparition du millionnaire a ainsi été ignorée pendant deux semaines.

"Le 16 décembre 1919, la police fut avertie par James Cowan, directeur du Grand. Il n'a jamais été établi avec certitude si Cowan avait téléphoné à la police à la demande de Mme Small ou de sa propre initiative."
Small n'avait aucun sérieux motif pour disparaître. Propriétaire à 53 ans de plusieurs théâtres situés dans sept villes de l'Ontario et contrôleur d'un réseau de 62 autres établissements, il était riche, aimait séduire les femmes et n'aurait pas été en possession d'une grosse somme d'argent sur lui.

(à suivre)

* ou Teresa

(Sources : en.wikipedia.org, archive.macleans.ca [citations], murdochmysteries.fandom.com)

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