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19 décembre 2023

Le Noël pas comme les autres d'Agatha Christie


Agatha Christie a disparu durant 11 jours au début du mois de décembre 1926. Pour la romancière et sa fille Rosalind âgée de 7 ans, la fête de Nöel de cette année-là allait assurément être différente des autres.

Le mari d'Agatha Christie voulant divorcer et partir vivre avec sa maîtresse Nancy Neele, Agatha et lui s'étaient querellés le vendredi 3 décembre 1926 au matin. Le soir même la romancière avait disparu au volant de sa Morris Cowley. S'ensuivit l'un des mystères les plus rocambolesques du XXe Siècle.

Dès mars 1924, Agatha Christie publie au Royaume-Uni une nouvelle policière et fantastique où figurent pour la première fois les personnages intrigants de Monsieur Satterthwaite et d'Harley Quinn : L'Arrivée de Mr Quinn. Monsieur Satterthwaite, un homme dans la petite soixantaine, fait montre d'une apparente discrétion en société pendant qu'il observe ses congénères avec la plus grande attention. Confronté à des énigmes et des meurtres, il est aidé grâce à l'apparition soudaine et parfois irréelle d'un autre personnage, Harley Quinn. En éclairant les faits sous un jour nouveau, Quinn lui permet de résoudre les énigmes.

Le samedi 4 décembre 1926 est publié aux Etats-Unis La Voix dans les ténèbres, septième nouvelle policière et fantastique avec les deux personnages. Avant cela, tôt le matin, dans le sud de l'Angleterre, le jour va bientôt se lever sur les vallons du Surrey quand un vacher, se rendant sur son lieu de travail, repère près de Newlands Corner une voiture abandonnée dont les phares éclairent encore l'obscurité. Vers 8h du matin, en promenant son chien, un jeune gitan venu d'un camp situé à proximité aperçoit lui aussi les lumières de l'automobile. Il s'approche et remarque que l'avant est enfoncé dans un buisson.

Dans le même temps, à la manière de Monsieur Quinn, surgit un certain Frederick Dore, testeur de voitures dans la petite cinquantaine et travaillant pour une marque dont le hasard fait qu'elle porte les initiales d'Agatha Christie, AC. L'homme prend tout en mains. Il fait l'inventaire de ce que la voiture contient et, après avoir vu le véhicule, il est même probable qu'il passe une vitesse pour sécuriser l'automobile. Frederick Dore confie la responsabilité de la Morris Cowley au patron du kiosque à café situé en haut de la colline et se rend ensuite au Newlands Corner Hotel proche pour appeler la police.

En ce début décembre 1926, le Newlands Corner Hotel est ouvert depuis quelques mois seulement. A cet endroit se trouve la plus belle vue d'Angleterre. Toute cette campagne vallonnée partant de Newlands Corner, descendant vers Albury et allant jusqu'à Shere, au cœur de laquelle se trouve l'étang Silent Pool, est empreinte de mystère et de fantastique.

***

Le samedi 4 décembre après-midi, tandis qu'à Albury les recherches de la disparue s'organisent autour de la carrière de craie, la voiture d'Agatha Christie est amenée dans le garage de Guilford. Sa propriétaire se trouve alors dans le train de Londres vers Harrogate, une ville situé dans le nord du Yorkshire. Peu avant 19h, elle arrive en taxi dans un hôtel-SPA où elle demande, sous le nom de la maîtresse de son mari, une chambre en pension complète. Elle indique que ses bagages suivront et s'achètera plus tard quelques vêtements au village. Durant les quelques jours qu'elle passera sur place, Agatha Christie joue au billard (plutôt mal) chante (plutôt bien) et danse. Elle avait pris son dernier cours de danse en compagnie de sa secrétaire Charlotte Fisher (Carlo), le soir du 2 décembre. Elle lit aussi beaucoup.

La nouvelle de sa disparition s'étant répandue dans toute l'Angleterre, Agatha Christie finit par être progressivement reconnue et le mardi 14 décembre, onze jours après qu'elle ait quitté Styles, la police d'Harrogate est prévenue. Le lendemain, le colonel Christie se rend sur les lieux en train. Il arrive à l'hôtel et reconnaît sa femme. Il est suivi par la sœur ainée d'Agatha et son mari J. Watts et tous trois emmèneront peu après la romancière chez les Watts à Abney Hall, dans la ville de Manchester.

Après la mort de son père, Agatha Christie et sa mère avaient passé chaque année les fêtes de Noël à Abney Hall, et elle connaissait bien la grande demeure victorienne et son parc. En compagnie de la famille de son beau-frère elle avait vécu là de superbes Noëls. Abney Hall avait tout pour plaire et la féérie de l'endroit avec un jardin doté d'une cascade, un ruisseau et un tunnel sous l'allée permettaient tous les rêves d'enfant. Le repas de Noël et les présents placés dans un bas constituaient pour elle de précieux souvenirs. Plus âgée, elle s'y rendait d'ailleurs souvent. Cependant, en décembre 1926, la maman d'Agatha Christie est décédée depuis le 5 avril.

Le jeudi 16 décembre la romancière, toujours sous le coup d'une apparente perte de mémoire, est visitée par deux médecins locaux. Le mercredi suivant 22 décembre, trois jours avant Noël, Archibald Christie amène à Abney Hall leur fille Rosalind, âgée de 7 ans afin que la famille soit réunie et, incroyable, Agatha dit ne pas se souvenir des moments que mère et fille ont passé ensemble à Styles !

Il n'existe pas d'indication connue du public sur le déroulement du Nöel 1926 à Abney Hall, ni sur la durée exacte du séjour sur place d'Agatha Christie. Depuis le 16 décembre, il est probable que les Watts ont eu la possibilité d'organiser pour le 25 une belle fête de Nöel dans la tradition familiale. Ce que l'on sait est qu'à une date inconnue Agatha Christie a quitté Abney Hall pour Londres avec sa fille Rosalind et sa gouvernante et secrétaire Charlotte Fisher, afin de faire soigner son amnésie à Harley Street. Or, les dates du jeudi 23, vendredi 24 et surtout samedi 25 décembre 1926 rendent peu envisageable un déplacement sur Londres ces jours-là. D'autant que beaucoup doutent de la vraisemblance de son amnésie et que, près d'un Siècle plus tard elle est toujours discutée !

En tout état de cause, Agatha Christie publiera la suite de sa série dans laquelle apparaissent les personnages de Monsieur Satterthwaite et d'Harley Quinn au cours du premier semestre 1927. La Beauté d'Hélène en avril et Le Sentier d'Harlequin en mai.


Sources : sources internes à sofb.fr et nombreuses sources externes après enquête en ligne. Photo : Diana Parkhouse de pixabay.com

02 avril 2023

Leigh Occhi, disparue dans sa maison en août 1992 ?

 

Nous connaissons tous le personnage de Miss Marple, créé par Agatha Christie. La plupart de son temps, Miss Marple réside à la campagne, à St-Mary-Mead. En faisant le rapprochement avec les agissements des personnes vivant ou ayant vécu dans son petit village, qu'elle observe finement, elle parvient à trouver des similitudes dans les comportements des individus. Basée sur des histoires ou des faits-divers locaux, son analyse de la nature humaine la met sur la piste des criminels.

Les choix de vie en fonction d'éléments semblables, de critères proches, comme le caractère, le milieu social, les études effectuées ou le signe astrologique, pourquoi pas. Des choix criminels concrétisés par connaissance, par reproduction, par copie, on en rencontre dans les reportages spécialisés, ce n'est pas nouveau. Que des individus puissent dans certains cas reproduire des crimes passés pour les mêmes raisons, c'est souvent le cas des familicides. Si c'était sans que l'auteur en ait eu connaissance, cela relèverait probablement de la coïncidence. Dans le premier mystère qui suit, bien des années plus tard, personne n'a encore été inculpé.

Dans le Mississippi, une jeune fille de 13 ans disparait chez elle sur fond de l'ouragan Andrew   

Nous sommes le jeudi 27 août 1992, l'avant dernier jour des effets de l'ouragan dévastateur Andrew, qui, cette année-là, a ravagé les Bahamas et la Floride en août. Au moment, le phénomène météorologique remontait à l'intérieur des terres dans l’État du Mississippi, se rétrogradant progressivement en tempête, avec des fortes pluies. Leigh Occhi, une jeune fille de 13 ans, serait restée seule ce jeudi en début de matinée, dans la maison située au fond d'une voie sans issue de Tupelo, au 105 Honey Locust Drive, où elle habite avec sa mère Vickie Felton. C'était la première fois qu'elle restait seule à la maison.

La mère vivait seule avec sa fille

Les parents de Leigh s'étaient rencontrés alors qu'ils étaient tous deux membres de l'armée américaine et servaient en Californie. Mariés en 1977, divorcés en 1981. Au gré des mutations, le père de Leigh avait toujours gardé un contact avec sa fille. La mère avait de son côté un nouveau compagnon, Barney Y., cependant le couple s'était séparé quelques semaines avant la disparition de Leigh. L'homme avait déménagé dans un autre appartement à Tupelo.

Leigh était connue pour être une gentille jeune fille douce, intelligente, et un peu extravertie. Elle adorait les animaux, particulièrement les chevaux, et s'intéressait à l'équitation. Bonne élève, notamment en mathématiques, elle avait une tendance à ne pas rester en place, faisant que certains enfants se tenaient éloignés d'elle.

Il s'agissait de l'un des derniers jours des vacances d'été de l'adolescente. La veille, le 26 août, après avoir passé du temps avec des camarades, la jeune fille était rentrée chez elle autour de 20h00. A ce moment-là, sa mère n'était pas encore arrivée, Leigh s'est donc aventurée dans le quartier, demandant aux voisins s'ils étaient d'accord pour qu'elle attende chez eux que sa mère rentre. Chez l'un d'eux, elle est restée jusqu'à l'arrivée de Vickie, à 20h45. Selon la voisine, rien ne semblait anormal, Leigh paraissait heureuse et bavarde.

Vickie Felton serait partie ce matin-là entre 7h35 et 7h50* pour rejoindre son lieu de travail, l'entreprise manufacturière voisine, Leggett and Platt, située à environ 2,5 km de chez elle. À son arrivée sur place, elle emprunte la radio météorologique de son patron, afin de rester informée de la situation météo. Elle apprend que les conditions devaient empirer, des masses de pluie liées à l'ouragan Andrew s'étant déplacées vers Tupelo. Entre 8h00 et 8h30*, elle tente d’appeler sa fille au téléphone pour l'en informer. Les deux avaient un code. Vickie devait laisser le téléphone sonner deux fois, avant de raccrocher et de rappeler immédiatement après. Cependant, Leigh n'a jamais décroché le téléphone.

N’obtenant aucune réponse, la maman de Leigh Occhi, malgré le risque météo potentiel, se précipite à son domicile. Souvenons-nous, la maison se trouve à moins de 10 minutes de son travail. Elle revient chez elle à 8h45. Selon ses déclarations ultérieures, à son retour à la maison, elle trouve la porte de garage ouverte et la lumière allumée. Cela lui paraît curieux parce que selon elle, la lumière ne s'allume que si quelqu'un déclenche la porte**. En entrant à l'intérieur, elle remarque dans le couloir du sang éclaboussé sur le mur et une flaque de sang sur le sol.

"J'ai commencé à appeler Leigh et à traverser toutes les pièces", a déclaré ensuite Vickie Felton. "Puis je suis entrée dans sa chambre. Sa couverture préférée était froissée par terre et j'avais très peur." Elle dit avoir couru dans le jardin à l'arrière de la maison, vérifié l'abri. Il n'y a aucun signe de Leigh alors Vickie Felton appelle le 911 à 9h00 pour signaler la disparition de sa fille.

Qu'est-il arrivé à Leigh Occhi ?

Aux Etats-Unis, le canal radio de la police est public, et le risque météo aggravé faisait que beaucoup d'habitants des environs l'écoutaient. Barney Y., la grand-mère de Leigh et un journaliste local qui avaient entendu l'appel sur la radio de la police sont arrivés au 105 Honey Locust Drive peu après, en même temps que les patrouilleurs de la police.

La maison ne présentait aucun signe d'effraction. A l'intérieur, les forces de l'ordre ont trouvé d'autres flaques de sang, qui n'étaient pas encore sèches. Du sang et des cheveux étaient collés au cadre d'une porte située face à la cuisine et une petite trace de sang menait du couloir au salon et à la porte arrière. Du sang, il y en avait dans la chambre de la jeune fille, le couloir et la salle de bain. La porte de sa chambre était maculée de sang. Les traces roses sur un meuble dans la chambre° ont été interprétées comme si quelqu'un avait tenté de nettoyer le sang sur le dessus du meuble. 

Dans la chambre de la jeune fille, les policiers ont découvert une chemise de nuit ensanglantée appartenant à Leigh placée, comme cachée, à l'intérieur d'un panier à linge. A ce sujet, le chef de la police de Tupelo déclarera: "Parce qu'il semblait que le sang avait coulé sur sa chemise de nuit, on pourrait penser que la blessure devait être au-dessus du cou."

C'est sous une tempête menaçante que les recherches ont été menées alentours immédiatement après la disparition de Leigh Occhi. Les policiers ont cherché autour de la maison avec des chiens et dans la zone constituée de bois et de broussailles située à proximité. Avec la pluie battante les recherches n'ont rien donné.

Comme souvent dans les affaires de disparition d'adolescents, un certain nombre de rumeurs circulent, des pistes se révèlent être fausses. Celle de Leigh Occhi n'y fait pas exception. Certains bruits sont parvenus aux oreilles des enquêteurs au sujet du beau-père de Leigh, Barney Y., notamment parce que la jeune fille s'était déjà présentée à l'école portant des ecchymoses, qu'elle attribuait devant ses camarades de classe à l'équitation. L'ex beau-père a cependant été écarté des suspects par les forces de l'ordre, après avoir fourni un solide alibi et avoir été soumis avec succès au détecteur de mensonges.

Donald Occhi, le père de Leigh, était à l'époque en poste à Alexandrie en Virginie. Son ex-femme lui a téléphoné le lendemain de la disparition, le 28 août, pour simplement lui dire que Leigh avait disparu. Ce n'est que quelques jours plus tard qu'elle l'a rappelé "pour donner des détails sur le sang et tout le reste". Donald Occhi a ensuite obtenu une permission, et s'est rapidement joint aux efforts de recherche. Alors qu'il cherchait sa fille à Tupelo au début du mois de septembre 1992, plusieurs habitants lui ont suggéré de "regarder sa mère". Il répond qu'il le faisait déjà. Parce qu'il avait des doutes sur Vickie.

Vickie Felton raconte que le matin de la disparition, elle et sa fille avaient pris le petit déjeuner ensemble et Leigh était toujours en pyjama lorsqu'elle a quitté la maison. La jeune fille devait ensuite se préparer pour partir, sa grand-mère devant venir la chercher pour la conduire à une journée portes ouvertes dans sa nouvelle école.

Malgré la disparition de sa fille, la présence de sang un peu partout dans la maison et sur la chemise de nuit de Leigh, le tout vécu dans un contexte météorologique exceptionnel, la mère n'est pas avare de détails sur les heures précédant son départ au travail. Vickie Felton raconte que le matin de la disparition, elle et sa fille avaient pris le petit-déjeuner ensemble et Leigh était toujours en pyjama lorsqu'elle a quitté la maison. 

Elle dit s'être réveillée à 6h45, et qu'à ce moment-là sa fille était encore profondément endormie. Elle précisera que, la veille au soir, Leigh, inquiète à propos des orages, lui avait demandé pour dormir avec elle dans sa chambre. La mère de Leigh ajoute encore qu'après avoir pris une douche, en sortant de la salle de bains elle a vu sa fille réveillée mais toujours au lit. Elle se souvient être allée au dehors vers 7h00 pour prendre le journal du matin. Que durant le petit-déjeuner elles ont discuté de leurs projets pour la soirée. Elles avaient prévu de dîner au Taco Bell après que Leigh ait assisté à la journée portes ouvertes avec sa grand-mère.

A suivre...


* L'heure précise n'est pas connue, on peut déduire que la mère de Leigh est restée au minimum une demi-heure à son travail. Une autre source indique que Vickie Felton est partie travailler à 7h40, une autre à 7h35, une autre qu'elle est partie entre 7h35 et 7h45 et arrivée au travail à 7h50, version qui semble la plus vraisemblable. Il est dit aussi qu'elle a appelé chez elle juste avant 8h30, qu'elle a appelé le 911 vers 8h30. Bien entendu, plus le laps de temps entre son départ du domicile et l'appel à son domicile est court moins cela laissait de temps à une personne extérieure pour agir et plus cet appel téléphonique parait curieux.

** On ignore de quelle porte il s'agit, supposément la porte entre le couloir et le garage. La phrase exacte est "C'était très étrange, car la lumière ne s'allume pas à moins que quelqu'un ne déclenche la porte". °Parfois dans la chambre, parfois dans la salle de bains, selon les sources.

Sources : https://en.wikipedia.org/wiki/Disappearance_of_Leigh_Occhi, http://edition.cnn.com/2009/CRIME/11/13/grace.coldcase.occhi/index.html, https://allthatsinteresting.com/leigh-occhi, https://storiesoftheunsolved.com/2020/07/11/the-disappearance-of-leigh-occhi/, https://www.huffpost.com/entry/leigh-occhi-disappearance-podcast_n_5a67a9e6e4b0dc592a0d8f0b

Photo diffusée de Leigh Occhi

13 décembre 2020

Agatha Christie à Newlands Corner : Les derniers éléments du puzzle

 

Un mystérieux bungalow, une autre femme écrivain tout aussi imaginative qu'Agatha Christie, une chronologie séduisante des événements, voici la 6e et dernière partie de la série sur la mystérieuse disparition durant 11 jours de la reine du roman policier. Les derniers éléments du puzzle.

Le mystérieux bungalow

Selon Laura Thompson* et Tina Jordan**, le 14 décembre 1926, le New York Times rapporte "que la police a trouvé des indices importants" dans un bungalow situé à proximité de Newlands Corner. Il s'agit d'objets découverts sur place "une bouteille étiquetée plomb empoisonné et opium, des fragments d'une carte postale déchirée, un manteau de fourrure de femme, une boîte de poudre pour le visage, une miche de pain, une boîte à cartes et deux livres pour enfants".
Dans cette coupure datant de mi-décembre 1926 il est ajouté une information utile à présent et résumant à l'époque la découverte : "la maison est utilisée en été pour l'écriture de romans par la fille de St. Loe Strachey."

Le nom indiqué est celui de John St Loe Strachey, un journaliste et propriétaire de journaux britannique ayant travaillé pour le magazine The Spectator, dont la fille Amabel Williams-Ellis, auteur prolifique, notamment de livres pour enfants, est née à Newlands Corner le 10 mai 1894.° Amabel Williams-Ellis, qui est quatre ans plus jeune qu'Agatha Christie, a 32 ans et demi à cette époque. Elle est mariée depuis 1915 à Clough Williams-Ellis, architecte connu dans le monde entier comme créateur de Portmeirion un hôtel au nord du Pays de Galles immortalisé dans la série TV avec Patrick McGoohan, Le Prisonnier.

A propos du bungalow, Laura Thompson précise que la police avait répandu de la poudre sur le sol pour savoir si quelqu'un y était entré. Que l'on avait bien trouvé une empreinte de pas, mais qu'il s'agissait du montage orchestré par un journaliste malhonnête avec le concours de la serveuse du bar de l'hôtel et que l'"opium" était en fait un traitement médical. Pour Laura Thompson "les quelques biens qui avaient été laissés" dans la maison isolée "étaient les possessions de ses propriétaires".

John St Loe Strachey a construit en 1892 à Newlands Corner une propriété, une maison de campagne victorienne. Son dernier enfant y est né en 1901. Si cette maison était devenue le Newlands Corner Hotel en 1926 (appelée aujourd'hui The Manor House Hotel), il se peut, soit que la famille ait conservé par la suite une dépendance, soit, ce qui est plus probable, que ce bungalow ait été, à Newlands Corner, vraiment abandonné depuis un certain temps. Si la pseudo "scène de crime" a été polluée on peut malgré tout se questionner, et sans préjuger du fait qu'Agatha Christie aurait pu s'y abriter ou non dans la nuit du 3 au 4 décembre, on peut considérer cette alternative au fait de rester dans la seconde voiture.

N'y aurait-il pas un petit côté magique dans cet endroit ? Le site Surrey News°° nous dit que, selon Derek Nightingale, l'auteur de Newlands Corner et ses environs, "tout Merrow Downs, terrain communal qui relie l'espace ouvert de Pewley Down jusqu'à Newlands Corner, était auparavant appelé "Fairyland", un nom qui a depuis été oublié par la plupart." Le nom de l'endroit, qui se situe un peu plus loin sur le versan sud ouest du célèbre point de vue touristique, se traduit litéralement par Terre des fées.

La chronologie de la disparition d'Agatha Christie en 1926

Mercredi 1er décembre
- Soir Dîner à Londres, nuit à son Club, le Forum Club
Jeudi 2 décembre
- Matinée probable à Londres (où ?)
- Dans l'après-midi visite aux agents littéraires Hugues Massie Ltd
- Soir  Leçon de danse hebdomadaire à Ascot avec Charlotte Fisher, sa secrétaire
Vendredi 3 décembre
- Le matin, querelle entre Agatha et Archie, ce dernier part
- Charlotte Fisher a pris sa journée, elle va à Londres chez sa soeur, elle rencontre un(e) ami(e) pour le dîner puis va danser
- Dans la matinée, départ de Styles en Morris Cowley pour une destination inconnue (Londres chez Nan ? Mécanicien ?)
- Midi, retour à Styles. Repas seule
- 17h-18h  Visite chez sa belle-mère à Dorking (et non chez des amis) avec sa fille
- Vers 18h30 Passage devant les carrières de nuit
- Vers 19h-19h30 Retour à Styles. Repas seule. Ecriture des lettres
- 21h45 ou 22h  Départ de Styles pour un lieu de rendez-vous, sa fille dort
- 23h40-Minuit  Arrivée des deux voitures à Newlands Corner. La seconde voiture est placée dans Trodds Lane
- Les deux personnes repartent vers Londres avec la Morris Cowley
Samedi 4 décembre
- Arrivée à Londres vers 1h30 du matin, temps de repos
- Vers 3h30-4h  Départ de Londres pour Newlands Corner et Albury dans Water Lane
- Vers 5h-5h30 du matin Agatha Christie jette sa voiture contre un talus herbeux.
- 6h20  Non loin de Newlands Corner, après plusieurs essais, McAllister démarre la voiture au moteur froid d'une femme sans manteau ni chapeau. 
- Vers 7h, La femme s'éloigne doucement.
- Peu avant le lever du jour, observation d'une voiture phares allumés par Harry Green
- 8h  Observations de la voiture par Best et Dore, ce dernier trouve le manteau, les affaires et prévient la Police
- 9h45  Oblitération d'une lettre à Londres SW1

* Agatha Christie de Laura Thompson, Google books.
** https://www.nytimes.com/2019/06/11/books/agatha-christie-vanished-11-days-1926.html  
°° https://www.getsurrey.co.uk/news/surrey-news/newlands-corner-archive-pictures-show-10791351
° Wikipedia 
NB. A noter que John St Loe Stachey habitait à Chelsea où il est décédé quelques mois plus tard, le 26 août 1927.°
Photo : pixabay.com

11 décembre 2020

Le voile levé sur la disparition d'Agatha Christie en 1926

 


La disparition d'Agatha Christie durant 11 jours et sa voiture retrouvée accidentée et abandonnée est un fait-divers qui a fait couler beaucoup d'encre. Les articles en ligne qui y sont consacrés s'ajoutent chaque année. Depuis Le secret de Newlands Corner, le voile s'est levé sur cette incroyable affaire.

(5e partie)

Le samedi 4 décembre 1926 vers 5h-5h30 du matin, Agatha Christie emprunte un chemin de terre longeant une carrière près d'Albury. Elle jette sa voiture contre un talus herbeux. Elle reste quelques instants dans sa voiture, une Morris Cowley, retire son manteau de fourrure et monte à pieds la colline jusqu'à Newlands Corner. Puis, elle bifurque à gauche dans Trodds Lane pour rejoindre la seconde voiture garée à 300 mètres après le carrefour.

A noter que lors de l'enquête policière, le Superintendent du Berkshire (Comté où habitait la disparue) a pris en compte la manière dont la romancière était habillée. Il lui est apparu comme une évidence qu' "elle pourrait avoir passé la nuit confortablement dans sa voiture en portant un manteau de fourrure, et puis quand elle a décidé de quitter la voiture, elle a jeté le manteau, qui était trop lourd pour marcher avec. Sous le manteau de fourrure, elle portait des vêtements chauds comme ceux que portent les femmes lors de leurs promenades à la campagne."*

Plus tard, après que le cycliste Edward McAllister ait, après plusieurs essais, démarré la seconde voiture restée de longues heures stationnée sur le côté dans Trodds Lane, Agatha Christie partit doucement aux environs de 7 heures vers le Nord-Est de Guilford, puis dans la direction de Leatherhead et du Sud-Ouest de Londres. En 2000, le Guardian* a publié "une interview de la fille de Nan Watts, amie proche et parente par alliance de Christie." Dans cette interview, la fille de Nan suggère qu'Agatha a été aidée dans sa disparition par sa mère.

Selon la fille de Nan il aurait été convenu que la romancière pourrait passer la nuit du vendredi 3 au samedi 4 décembre avec Nan, qui avait déménagé à Londres à Chelsea Park Gardens. Et cette nuit-là son second mari George Kon était justement absent. Cette suggestion est faite en lien avec l'idée que la romancière a passé la nuit à Chelsea après être revenue de Newlands Corner en train.

De retour à Londres

Avec l'hypothèse de la seconde voiture, Agatha Christie arrive à Londres vers 9h, stationne la voiture empruntée, et poste la lettre pour son beau-frère Campbell Christie. Le mardi 7 décembre, le beau-frère de la romancière a reçu une lettre d'Agatha et, selon le cachet de la poste, cette lettre a été oblitérée le 4 décembre à 9h45 dans le district postal Londres SW1. Il s'agit donc d'un quartier par lequel Agatha serait passée, avant l'oblitération. Sauf à ce qu'une autre personne ait postée la lettre il y a peu de doute sur ce point. La résidence de Nan Kon se situe d'ailleurs dans la zone postale immédiatement adjacente au SW1, Londres SW3.

Une fois à Londres, Agatha Christie est allée acheter des vêtements dont un nouveau manteau. Tout le monde s'accorde sur le fait qu'elle a ensuite pris le train. Elle prend un train à la gare de King's Cross pour se rendre précisément dans la région où quelques jours plus tôt elle avait décidé de passer le Weekend (Beverley dans le Yorkshire de l'Est) et choisit Harrogate, la ville d'eau dans le Yorkshire du Nord dans laquelle on l'a retrouvée 11 jours après son départ de Styles. Au Swan Hydropathic Hotel, on l'accueille sur sa mine et ses déclarations par lesquelles elle se nomme Teresa Neele et qu'elle vient du Cap, en Afrique du Sud.
 
A Harrogate Agatha Christie a emprunté le nom de Neele, celui de la partenaire de golf de son mari, Nancy Neele, dont Archibald Christie était tombé amoureux quelques temps auparavant. Son mari voulant divorcer et partir avec sa maîtresse, le couple s'était querellé le vendredi 3 au matin. Le 14 décembre 1926, soit onze jours après qu'elle ait quitté Styles, un joueur de banjo de l'hôtel d'Harrogate, Bob Tappin, a reconnu la romancière et a alerté la police. Le colonel Christie est ensuite venu chercher sa femme à l'hôtel. Fin de l'escapade.
 
Documents et indices

De façon étonnante, la romancière avait fait paraître une curieuse petite annonce dans le Times, demandant que des amis et des parents prennent contact avec cette Teresa Neele. 
 
 
Extrait d'un document relatif à une émission de timbres poste au Royaume-Uni. Copie ou fac-similé ? °
 
De l'autre côté de l'Atlantique, et plus loin, Teresa Neele, certainement par une erreur de transcription, deviendra Mrs Trazenell.
 
Daily Pentagraph - Bloomington - Illinois - Mercredi 15 décembre 1926


The Sun - Sydney - 15 décembre 1926

Divers éléments sont disséminés. Dans la vie d'Agatha Christie, comme la présence à ses côtés de sa secrétaire et confidente Charlotte Fisher (dite Carlo), à qui elle dédicacera d'ailleurs Le Mystère du Train Bleu, roman sur lequel elle travaillait avec difficulté au moment de son aventure. Ensuite dans ses ouvrages. A été citée L'Affaire de la femme disparue, nouvelle publiée en octobre 1924 dans laquelle se trouvent deux villages du même nom, et puis La Métamorphose d'Edward Robinson, une autre nouvelle publiée par Agatha Christie deux ans plus tôt en décembre, dans laquelle il est question deux deux voitures identiques. Peut-on ajouter Le Vallon, roman dans lequel une artiste faisant de la sculpture et du modelage de la glaise, Henrietta Savernake, possède à la fois des qualités de conductrice et un enthousiasme pour les raccourcis.



D'autre part l'aide fournie par son amie de toujours Nan, semble indéniable. La découverte d'une pièce de théâtre, The Lie (Le Mensonge) créée par Agatha Christie, apparemment écrite au milieu des années 20 et jamais jouée, a montré Nan comme le prénom du personnage principal. La pièce, qui historiquement précède ses célèbres thrillers de scène, est restée dans les archives de l'auteur pendant plusieurs décennies jusqu'à ce qu'elle soit finalement retrouvée. Le thème est celui d'une femme piégée dans un mariage malheureux et provoquée par l'obsession de son mari pour sa jeune soeur. 
L'épouse, Nan Gregg, disparaît pour une nuit de la maison familiale "ce qui a des conséquences dévastatrices." La pièce se déroule sur "Une série de révélations dramatiques (qui) conduira soit au divorce, soit à la réconciliation, mais l'issue dépendra de la volonté de la soeur de Nan de mentir pour la protéger."°°

Aucune réconciliation n'a été possible entre Agatha et Archibald Christie dans les mois qui ont suivi cette aventure et ils ont finalement divorcé.
 
 
* Andrew Norman. Agatha Christie: The Disappearing Novelist https://books.google.fr
** http://news.bbc.co.uk/local/surrey/hi/people_and_places/history/newsid_9005000/9005502.stm
°° https://www.iacf-uk.org/activities/lie-agatha-christie/
Photo : pixabay.com

13 mai 2019

Disparition d'Agatha Christie : Le secret de Newlands Corner


Que s'est-il passé à Newlands Corner dans la nuit du 3 au 4 décembre 1926 ? La voiture d'Agatha Christie a été retrouvée au bord d'une carrière, sans sa célèbre propriétaire, évanouie dans le Comté du Surrey. Trompe-l'oeil, faux-semblant, vraisemblance, avec une nouvelle hypothèse le puzzle est-il enfin reconstitué ?

(4e partie)

Le samedi 4 décembre 1926 à 6h20 du matin, un certain McAllister aide une femme stationnée non loin de Newlands Corner à redémarrer sa voiture. Cette femme est-elle Agatha Christie ?
La probabilité pour qu'une autre femme, correspondant à la description de la célèbre romancière, se soit trouvée ce matin du 4 décembre 1926 à proximité de l'endroit où l'on a retrouvé la Morris Cowley d'Agatha Christie paraît pourtant faible.
Les reportages des journaux de l'époque sont inévitablement confus. La biographe Laura Thompson écrit* "Cet homme a d'abord été nommé Ernest Cross, puis Edward McAllister". Et plus loin elle précise "C'était (...) presque comme s'il s'agissait de deux hommes différents, puisque 'Cross' a décrit le radiateur de voiture comme 'assez chaud' et de forme carrée (...) tandis que McAllister a déclaré qu'il était froid. Dans chaque reportage, on dit que la femme (...) a pris la route en s'éloignant de Newlands Corner."
Il ne semble indiqué nulle part que le témoin McAllister ait remarqué la marque de la voiture ou son modèle. L'homme précise juste qu'il s'agissait d'une quatre places. Il dit "J'ai vu une voiture avec une femme à l'arrière". La phrase exacte est "I saw a motor car with a woman standing at the back of the car." La femme se trouve-t-elle "assise à l'arrière" ou "debout à l'arrière de la voiture", sous-entendu "à guetter si quelqu'un passe"?

Andrew Norman** relate que, selon le témoin McAllister, la voiture est stationnée à 300-400 mètres de la jonction de Trodds Lane et de l'A25, qui est une sorte de Y juste avant le fameux point culminant touristique de Newlands Corner. Le témoin précise que l'avant de l'automobile est placé dans la direction de Merrow, village situé à l'Est de Guilford. La direction est celle dans laquelle il se dirigeait lui-même, puisqu'il est écrit qu'il allait travailler dans Merrow Lane, qui se trouve un peu plus loin vers le Nord. Toujours selon McAllister, après avoir démarré la voiture de cette femme, celle-ci a conduit l'automobile très lentement en descendant la colline (Trodds Lane) vers le village de Merrow, en s'éloignant de Newlands Corner.
Pour Andrew Norman "Si c'était la voiture abandonnée (ndr. la voiture qui dans ce cas serait abandonnée accidentée ensuite) la femme a dû faire demi-tour et monter la colline derrière lui."

Cette scène est d'ailleurs pour le moins étrange. Imaginons cette femme assise dans sa voiture. Il est 6h20 du matin en décembre. Il fait nuit et froid. Que serait-elle devenue si McAllister n'était pas passé ce matin-là à vélo ? Serait-elle restée à cet endroit à attendre le passage d'une autre personne ? Comment aurait-elle pu héler une autre voiture depuis l'intérieur de la sienne ? Et si elle était debout dans la nuit et le froid à l'extérieur de la voiture, depuis combien de temps s'y trouvait-elle ?

Agatha Christie aurait-elle conditionné toute sa stratégie d'accident et de disparition à la présence et à la volonté de ce McAllister ? D'autant que si elle avait rencontré une autre personne plus tard la suite des événements se serait déroulée autrement. Le récit de cette disparition temporaire à Newlands Corner a montré une augmentation du nombre de curieux avec le lever du jour.
Une hypothèse par laquelle la romancière aurait attendu toute la nuit au froid dans sa voiture, dans le seul but d'aller la fracasser au petit matin, le plus discrètement possible, en dévalant l'autre versant de la colline, est hasardeuse. Quand bien même elle aurait auparavant fait demi-tour plus loin dans Trodds Lane.

En conséquence, la voiture de la romancière a probablement été accidentée le samedi 4 décembre vers 5h-5h30 du matin, la femme vue par le témoin McAllister est probablement Agatha Christie, mais la voiture démarrée n'est pas sa bien-aimée Morris Cowley.
A la suite de cela la direction prise par la mystérieuse voiture et sa conductrice est celle de Clandon et puis vraisemblablement Londres.

Les indices du passé

Dans les ouvrages d'Agatha Christie, les substitutions, notamment les personnages venant prendre la place d'une autre personne, ne sont pas rares. On rencontre aussi les homonymies, comme dans L'Affaire de la femme disparue (The Case of the Missing Lady), une nouvelle d'abord publiée au Royaume-Uni en octobre 1924 dans la revue The Sketch°. Pour rappel, Agatha Christie a acheté sa voiture, une Morris Cowley, en 1924.
Dans L'Affaire de la femme disparue, les détectives privés Tommy et Tuppence Beresford recherchent Hermione Leigh Gordon, la fiancée d'un de leurs clients, Gabriel Stavansson. Ils se rendent au village de Maldon où est censée se trouver la disparue. Sur place, ils n'en trouvent aucune trace. Tuppence se rend alors compte qu'il y a deux villages du même nom, situés dans deux comtés différents.

Deux mois après la publication de L'Affaire de la femme disparue, en décembre 1924, la reine du roman policier publie une autre nouvelle, dans la revue The Grand Magazine°. Intitulée La Métamorphose d'Edward Robinson, l'histoire parle d'une étrange erreur de voiture.
Le héros a acheté, à la manière d'Agatha Christie, une élégante voiture grâce aux 500 Livres Sterling gagnées à un concours. Après quelques tours de roues, Edward Robinson s'arrête quelque part dans le but d'admirer un paysage se trouvant un peu éloigné de l'endroit du stationnement.
Depuis le bord de la route, il prend un chemin menant au point de vue, profite du paysage, puis revient vers sa voiture en empruntant, sans vraiment s'en apercevoir, un chemin différent. Il débouche en fait un peu plus loin, mais près d'une voiture identique à la sienne. Sans prendre garde, il monte dedans et part avec. C'est en fouillant plus tard dans la boîte à gants qu'il découvrira un collier de diamants et réalisera qu'il conduit la mauvaise voiture. Heureusement pour lui, il y a aussi un petit mot avec le collier.

Le rendez-vous de Londres

Le vendredi 3 décembre 1926 au matin, après sa dispute avec son mari et que ce dernier ait quitté la maison de Styles pour rejoindre sa maîtresse, Agatha Christie décide de prendre sa Morris Cowley et de partir pour une destination inconnue. Elle est cependant de retour pour le repas du midi.
Ce jour-là, Charlotte Fisher, secrétaire, gouvernante et confidente de la romancière, avait pris sa journée et se trouvait à Londres chez sa soeur. Elle devait rentrer le soir tard. Avant de partir vers 22h, Agatha Christie lui laisse une lettre dans laquelle elle lui demande d'annuler une réservation pour un Weekend prévu dans le Yorkshire et lui indique qu'elle lui ferait savoir où elle allait. Mais la lettre ne s'arrête pas là, elle est l'expression de sentiments d'Agatha Christie face à sa situation personnelle**. Un contenu allant bien au delà d'instructions données à une secrétaire, comme une lettre écrite pour être lue par d'autres personnes que sa destinataire.

A Londres, vivait une amie d'enfance d'Agatha Christie, Nan Pollock, la soeur de James Watts (le mari de sa soeur Madge). Nan Pollock s'était remariée avec un certain George Kon, par ailleurs ami d'Archie*, avec qui il jouait au golf **.
Andrew Norman écrit "Quelle relation étroite Agatha avait-elle avec Nan Kon, qui était presque deux ans son aînée et qu'elle connaissait depuis son enfance ? Très proche selon Agatha."
Après les débuts difficiles au volant de sa Morris Cowley en 1924, Agatha Christie avait depuis lors sillonné en de nombreuses occasions la campagne anglaise et savait conduire avec une grande facilité dans les rues de Londres. Il lui arrivait aussi de conduire la voiture de son mari, un modèle de gamme supérieur, une Delage. "La Delage nous a donné à tous deux beaucoup de plaisir. J'ai adoré la conduire, (...)" dit-elle dans sa biographie.

Depuis Styles, une autre mystérieuse affaire

Le matin du vendredi 3, la romancière a pu se rendre à Londres afin d'obtenir de son amie Nan une seconde voiture pour la nuit suivante et convenir avec elle, et sans doute aussi avec Charlotte Fisher, du lieu de stationnement pour une substitution. Elle leur offre de participer à l'une de ses énigmes. Le mari de Nan était d'ailleurs parti de chez lui cette nuit-là. Le changement de voiture orchestré par Agatha Christie devant avoir lieu près de Newlands Corner. Il n'était pas possible de parler de ce projet en passant par une communication téléphonique.

Pourquoi Newlands Corner ? Parce que ce lieu élevé et connu se trouvait proche du célèbre et légendaire étang de Silent Pool et qu'Agatha Christie passait régulièrement auprès des deux pour rendre visite à sa belle-mère. Elle les connaissait.
Judith, la fille de Nan Kon, avait dix ans au moment de la disparition. Selon la biographe Laura Thompson, à la fin de sa vie, Judith a laissé filtrer quelques indications. Laura Thompson écrit* "Le matin du vendredi 3, elle (ndr. Agatha Christie) se rendit à Londres pour rendre visite à Nan et discuter du plan, avant de retourner à Styles pour le déjeuner."
On peut tout autant imaginer que l'héroïne de cette énigme non résolue depuis 1926 a sollicité cette nuit-là l'aide de son beau-frère Campbell Christie et que la lettre lui étant adressée qui a été postée le samedi 4 au matin ne soit qu'un leurre, envoyée uniquement pour donner le change. Comme dans les romans de détectives Campbell Christie n'est-il pas le personnage dont on parle le moins ? De plus il a détruit la lettre postée à Londres après l'épisode de Newlands Corner, pour ne conserver que l'enveloppe.

L'énigme de Newlands Corner

Le lancement d'une automobile depuis la colline de Newlands Corner en pleine nuit, en roue libre, parait difficile à réaliser, hasardeux, et pour tout dire peu vraisemblable. L'idée d'une descente au volant, avec les cahots, l'éclairage limité des lampes, le risque pour les pneus, tient davantage de la cascade pour un film. Or, la voiture retrouvée était peu abimée et sa propriétaire n'a pas subi la plus petite blessure corporelle.

Qu'entend-on dans la nuit du 3 au 4 décembre 1926 dans les environs de Newlands Corner ? Le silence de la campagne anglaise dans l'hiver déjà présent. Un silence pouvant être rompu par le cri d'un oiseau de nuit ou par l'aboiement d'un chien dans une ferme isolée. Ou encore par une voiture des années 20 pétaradant sur l'A25 vers minuit au sommet de la colline. Laura Thompson* rapporte qu'un témoin "a également fait référence à une gitane, (...) qui a dit qu'elle avait entendu une voiture se déplacer vers minuit sur le sommet de Newlands Corner."

Le soir du vendredi 3 décembre vers 21h45-22h, Agatha Christie se rend à Londres ou dans un lieu convenu du Sud-Ouest de Londres pour rencontrer la personne ayant accepté de conduire la seconde voiture et la précéder jusqu'à Newlands Corner. Les acteurs parviennent au croisement principal de Clandon et prennent l'A25 en direction de Newlands Corner (Shere Road). Vers minuit les deux voitures arrivent en haut de la colline, ce qui provoque un bruit inhabituel en cette nuit glaciale.
La seconde voiture est stationnée dans Trodds Lane, l'avant placé vers le village de Merrow. Agatha Christie ramène ensuite l'autre personne à Londres. Il est autour de 1h00 du matin. Elle peut se reposer quelques heures en attendant de repartir pour Newlands Corner.

Autour de 5h00 du matin, Agatha Christie arrive de nouveau à Newlands Corner. Cette fois-ci, elle continue vers Albury. Environ 1,3Km plus loin, juste avant Silent Pool, elle tourne à droite dans Water Lane, qui à cette époque est un chemin de terre, et qui, pour la partie longeant la carrière, semble l'être encore de nos jours. Puis elle roule jusqu'à l'endroit où sa voiture a été retrouvée. Elle la dirige sur sa gauche vers un buisson. Ou sur sa droite si elle a préféré tourner plus loin à droite vers l'A248 et remonter un peu plus loin à droite dans Water Lane.
La distance la séparant de la seconde voiture est d'environ 1,2Km. Le chemin qu'elle emprunte pour rejoindre Newlands Corner à pied est en pente ascendante. Agatha Christie emporte son attaché-case mais préfère laisser son manteau de fourrure dans la Morris Cowley pour s'alléger et pouvoir mieux se déplacer en marchant. De retour en haut de la colline de Newlands Corner, elle bifurque à gauche dans Trodds Lane. Elle sait que la seconde voiture est à proximité. Elle l'aperçoit, s'en approche et s'asseoit enfin à l'arrière pour se reposer un peu de son aventure nocturne.

A 6h20, Edward McAllister redémarre une voiture dont le moteur, trop froid, n'a pas pu être remis en route par Agatha Christie. La romancière s'éloigne ensuite vers Clandon puis vers Londres, pour rendre l'automobile à son propriétaire.

Avec cette hypothèse, la réponse à la question "Que serait devenue Agatha Christie si McAllister n'était pas passé à cette heure-là à vélo ?" est d'évidence qu'elle serait restée dans Trodds Lane à attendre le passage d'une autre personne. L'heure de son départ vers Londres devient relativement moins important. Qui pourrait, de ce côté de la colline, établir un lien entre cette femme en panne de voiture allant en direction de Merrow et une Morris Cowley abandonnée près d'Albury dont il ignore même l'existence ? L'inverse étant plus improbable encore.
La possibilité que la femme en panne dans Trodds Lane ne soit pas la romancière aurait seulement comme conséquence de différer le lieu où Agatha Christie a rejoint la seconde voiture.
En tout état de cause, l'hypothèse d'une seconde automobile relègue l'heure de 'l'accident' un peu au second plan de l'histoire. Peu importe l'heure, l'essentiel est que les protagonistes se soient concertés sur celle-ci.


Photo : Affiche de personne disparue du 9 décembre 1926. Diffusée par la police du Comté de Berkshire, dans lequel vivait Agatha Christie lors de sa disparition.
* Laura Thompson - Agatha Christie An English Mystery - Google Books
** Andrew Norman - The Disappearing Novelist - Google Books
° Wikipedia 
modifié le 08/12/20

24 avril 2019

La Morris Cowley d'Agatha Christie : Une si fidèle complice



Au début du mois de décembre 1926, le lieu pittoresque de Newlands Corner dans le Surrey est le théâtre d'un événement dont la presse anglaise et internationale se fait largement l'écho, la disparition d'Agatha Christie. (3e partie)

A quelques centaines de mètres du point de vue réputé, on découvre de très bonne heure une automobile abandonnée légèrement accidentée. A l'intérieur se trouvent différents objets personnels appartenant à Agatha Christie, dont une Licence de conduite à son nom. La propriétaire semble pourtant s'être évaporée. La voiture va-t-elle livrer ses secrets ?

Tôt le matin du 4 décembre 1926, Edward McAllister, présenté comme "un ouvrier de la mine", se rend à son travail à vélo. Il signale que vers 6h20, non loin de Newlands Corner, une femme sans chapeau et avec du givre dans les cheveux lui a demandé de l'aide pour démarrer sa voiture. McAllister raconte* : "Vers 6 h 20, samedi matin, j'ai vu une voiture avec une femme à l'arrière. Elle m'a dit : "Pourriez-vous démarrer ma voiture, s'il vous plaît ? J'ai dit : "Je vais essayer. Je suis descendu de mon vélo et j'ai démarré la voiture après quelques petits problèmes. Le radiateur était froid et les lumières de la voiture étaient allumées."
McAllister parle d'une automobile qu'il n'a pas vue à priori accidentée, dont la conductrice a simplement un problème de démarrage en raison du froid et avec une batterie qui n'est pas totalement déchargée, puisque les lumières "étaient allumées". Il est question ici des feux de position du véhicule, obligatoires en cette saison.

La voiture retrouvée peu après se trouve à faible distance de là, sur un chemin bordant une carrière, et quelques jours plus tard une pseudo reconstitution de l'accident est faite par la Police. Mais le véhicule utilisé est un modèle de la marque Dennis. "Ce qu'il y a d'intéressant à propos de cette voiture, c'est que Dennis avait une usine à Guildford, juste en bas de la route où Agatha Christie a disparu." nous dit le blog de David Fryer*. C'est ici tout ce qu'il peut y avoir d'intéressant puisque personne ne sait ce qu'il s'est réellement passé et le véhicule, qui est un impressionnant, et haut, landaulet, date d'avant 1915. David Fryer pense d'ailleurs qu'il pourrait avoir été fourni par l'usine.

A quoi ressemblait la voiture ?

Le modèle de Morris Cowley acheté par Agatha Christie reste une énigme. David Fryer indique "Il n'y a pas de photos publiées, pas de documents, pas de numéro d'enregistrement, et très peu de détails autres qu'une mention occasionnelle dans son autobiographie et ses interviews."
Même le Daily Mail, qui consacra en décembre 1926 plusieurs pages à l'incident, avec de nombreuses photos à l'appui, n'en publiera aucune de la Morris Cowley.

Pour David Fryer, il semblerait que l'automobile ait été rapidement enlevée par la police et envoyée au Sanford Garage à Guildford, "vraisemblablement avant que la presse ne soit alertée."
Selon une source citée par Andrew Norman**, la Morris Cowley serait arrivée au garage de Guilford le samedi 4 décembre après-midi. L'employé y jette un coup d'oeil. Outre la batterie déchargée, les dommages qu'il constate sont le capot légèrement endommagé, le câble du compteur de vitesse cassé, et une aile avant un peu pliée.

On ne possède donc aucune image de la voiture accidentée. Aucune photo n'aurait été prise, ni sur le lieu de l'accident, où elle serait restée jusqu'aux alentours de midi, ni dans le garage de Guilford, d'où elle en serait repartie dès le dimanche 5 décembre pour Sunningdale.

Le matin de l'événement les esprits s'étaient focalisés sur la disparition de la romancière et non sur sa pauvre voiture endommagée. En décembre 1926, le Daily Mail décrit le véhicule comme une voiture biplace (détail qui a été repris dans les journaux français de l'époque). A l'opposé, la description trouvée sur une affiche de recherche de la police du Berkshire, publiée le 9 décembre 1926 présente la Morris Cowley comme une "4 places".

Il n'existe pas de dates précises mentionnées dans les écrits ou les entretiens d'Agatha Christie sur l'année d'achat de sa voiture, acquise sur la suggestion de son mari, mais d'après David Fryer "son autobiographie offre quelques indices utiles"*.

On ne peut cependant pas prendre tous les éléments indiqués dans l'autobiographie d'Agatha Christie au pied de la lettre. Dans ses souvenirs elle associe parfois des faits qui ne se situent pas à la même époque. La mémoire de la romancière quand elle a écrit son autobiographie n'est plus si précise. Par exemple elle dit : "Anna l'aventurière était maintenant parue dans le Evening News et j'avais acheté ma Morris Cowley". Elle apprend à la conduire et ajoute "presque immédiatement la grève générale était sur nous, avant que j'aie eu plus de trois leçons avec Archie".

Anne l'aventurière est une adaptation sous forme de série de son quatrième roman, L'homme au complet marron, publié par son éditeur en août 1924. Après la sortie du livre en librairie, le journal londonien Evening News en achète les droits de publication sous forme d'un feuilleton quotidien, pour une somme de 500£. Quant à la grève générale en Angleterre, elle eut lieu en mai 1926.

Agatha Christie a-t-elle acheté la voiture en 1924 ?

La romancière possédait une Morris Cowley Bullnose. Et le plus surprenant dans toute cette affaire de disparition durant 11 jours, est que l'élément central de l'affaire, la voiture, reste un mystère. Les informations la concernant sont presque inexistantes. On ne sait rien de précis à son sujet.

En 1924, les Christie déménagent de Londres vers Sunningdale. Ils louent d'abord l'un des deux appartements des étages supérieurs d'une grande maison Victorienne du nom de Scotswood. Agatha Christie achète sa Morris Cowley peu après l'arrivée de la famille Christie à Sunningdale grâce aux 500 Livres Sterling gagnées. C'est seulement au début de 1926 que les Christie achètent leur propre maison, nommée ensuite Styles en référence au premier roman d'Agatha publié, La Mystérieuse affaire de Styles.

Agatha Christie débute la conduite de son automobile avec appréhension. La prise en mains est difficile et, probablement pour qu'elle se familiarise avec, son mari lui demande rapidement de le conduire à Londres.

Elle s'habitue ensuite peu à peu à rentrer dans son garage et de se mêler aux autres conducteurs "J'ai gagné un peu de confiance en moi et après trois ou quatre jours, j'ai pu pénétrer plus loin dans Londres et braver les dangers de la circulation. Oh la joie que cette voiture a été pour moi ! (...) L'un des plus grands plaisirs que j'ai eu en sortant avec la voiture a été d'aller à Ashfield et d'emmener maman faire un tour en voiture. Elle l'aimait passionnément, tout comme moi. (...) Je ne pense pas que rien ne m'ait donné plus de plaisir, plus de joie de réussir que ma chère Morris Cowley au nez de bouteille."

Quels autres indices peut-on trouver  ?



Pourquoi la presse de l'époque indique-t-elle que la Morris Cowley d'Agatha Christie est une deux places ?
Au travers des années, on a pu chercher dans les écrits de la romancière des éléments d'explication concernant les raisons de sa fugue durant 11 jours. Peut-on, parmi ce qu'a publié la reine du roman policier à énigme, trouver aussi des indices sur la voiture ?

En décembre 1924, soit précisément deux ans avant sa disparition temporaire, est publié au Royaume-Uni une nouvelle dans une revue. Dans cette nouvelle, La Métamorphose d'Edward Robinson***, on apprend que la romancière connaissait précisément un modèle de cabriolet dont le prix avoisinait les 500£. Le héros de l'histoire, Edward Robinson, "réfléchit aux moyens de dépenser les cinq cents livres qu'il vient de gagner dans un concours. Il sait ce qu'il veut en faire, du moins pour 465 de ceux-ci, acheter une voiture élégante, rapide, à deux places."

Agatha Christie a récupéré et conservé au moins jusqu'en 1930 sa voiture bien aimée et pourtant abimée en 1926. Durant les premiers mois où elle fréquente l'archéologue Max Mallowan, qu'elle a rencontré au Moyen-Orient, elle organise un pique-nique près de Torquay sur proposition de sa fille.
Elle raconte "(...) il était presque certain qu'il (ndr. le temps) allait être humide. Rosalind nous a proposé d'aller pique-niquer sur la lande. J'étais enthousiaste à ce sujet, et Max était d'accord, avec une apparence de plaisir.(...) J'avais l'habitude de conduire ma fidèle Morris Cowley, qui était bien sûr une voiture de tourisme ouverte, et qui avait une vielle capote avec plusieurs trous dans sa structure, de sorte que, assis à l'arrière, l'eau coulait régulièrement à l'arrière de votre cou. (...) Nous avons donc commencé et la pluie est arrivée. J'ai persisté, cependant, et j'ai parlé à Max des nombreuses beautés de la lande, qu'il ne pouvait pas tout à fait voir à travers la brume et la pluie battantes."
Il n'est pas précisé si Rosalind avait proposé à sa mère et son ami Max d'aller faire un pique-nique romantique ou si elle était présente. En tout état de cause, la Morris Cowley dont il est question est à quatre places.

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*   https://maximalist01.com/agatha-christie-and-the-mystery-of-the-missing-morris/
**  Agatha Christie: The Disappearing Novelist - Andrew Norman - Google Livres
*** Initialement publié au Royaume-Uni sous le titre The Day of His Dreams
Photos : Timbre: Amazon - Surrey Advertiser d'après SurreyLive (getsurrey.co.uk) - Modèle de voiture identique, d'après copie d'écran de https://www.museumoftechnology.com/news/aug2016/mmoc

02 avril 2019

Agatha Christie : Des idées noires dans une nuit glaciale


Depuis 1926, la surprenante disparition d'Agatha Christie durant 11 jours est restée inexpliquée. Aujourd'hui, le voile se lève un peu plus sur cette incroyable affaire qui n'a cessé d'interroger ses fans et la presse. (2e partie)

Disparitions en décembre

Commençons par la référence que fait le site SurreyLive* à un entretien donné par Agatha Christie au Daily Mail en février 1928, entretien dans lequel la romancière raconte comment, le 3 décembre 1926, sur le chemin du retour d'une visite chez un proche à Dorking, proche qui se révélera plus tard être la mère de son mari, elle passa devant une carrière de craie qui allait devenir la plus célèbre d'Angleterre.

L'interview du Daily Mail relate la version de la reine du roman policier à énigme au travers de présumés souvenirs, vingt-six mois après l'événement.
"L'idée m'est venue à l'esprit de rentrer dedans", dit Agatha Christie au journal. Elle déclare donc son souhait, au retour de Dorking, de jeter sa voiture contre le flanc d'une falaise du site géologique bien connu de Shere. Mais elle déclare aussitôt "Cependant, comme ma fille était avec moi dans la voiture, j'ai immédiatement rejeté l'idée." Elle ajoute "Cette nuit-là, je me sentais terriblement malheureuse."

On peut sans trop faire d'erreur, imaginer qu'elle était venue parler à sa belle-mère de son problème de couple et qu'elle en sera ressortie insatisfaite. Selon la majorité des sources, peu après son retour à Styles ce vendredi 3 décembre, celle qui avait publié quelques mois auparavant Le Meurtre de Roger Ackroyd repart un peu plus tard pour refaire le trajet de l'après-midi.

Au Daily Mail, Agatha Christie déclare "J'ai quitté la maison cette nuit-là dans un état de grande tension nerveuse avec l'intention de faire quelque chose de désespéré." Elle poursuit : "Quand j'ai atteint un point sur la route que je pensais être proche de la carrière, j'ai tourné la voiture hors de la route en descendant la colline vers celle-ci. J'ai laissé le volant et la voiture tourner. La voiture a heurté quelque chose avec une secousse et s'est arrêtée soudainement. J'ai été projeté contre le volant, et ma tête a heurté quelque chose. Jusque-là, j'étais Mme Christie."
Selon elle, la femme de 36 ans qu'était Agatha Christie aurait pris fin cette nuit de décembre 1926.

Retour en arrière

Le mercredi 1er décembre, Agatha Christie s'était rendue à Londres pour un dîner et avait passé la nuit dans son club. Il est plus que probable qu'elle soit restée à Londres le jeudi 2 décembre car elle devait voir ses agents littéraires l'après-midi. Le soir elle se rend à Ascot, village voisin de Sunningdale, avec sa secrétaire Charlotte Fisher, pour y prendre une leçon de danse hebdomadaire.

On sait que le matin du 3 décembre 1926, Agatha et son mari Archibald Christie se sont querellés. En août, "Archie" avait admis entretenir une liaison avec Nancy Neele depuis 18 mois et ce matin du 3 décembre le Colonel Christie décide de partir vivre chez sa maîtresse. Dans la journée, Agatha Christie se rend chez sa belle-mère à Dorking. On sait qu'elle s'y rend avec sa voiture et non en train, selon ses déclarations de 1928 au Daily Mail. Si elle part de Styles à ce moment-là, son probable itinéraire est Sunningdale, Chobham, Woking, West Clandon, Wotton, Dorking. Par estimation son trajet effectué de jour serait d'une heure à une heure et trente minutes.

Parvenue à Dorking, Agatha Christie ne reste chez sa belle-mère qu'une seule heure, entre 17h et 18h, malgré le trajet effectué. Puis, elle repart pour rentrer chez elle. La carrière dont elle parle dans son entretien, elle dit l'avoir vue au retour de Dorking vers Sunningdale. Dans ce sens, elle se trouve à environ un tiers du trajet. Agatha Christie n'arrive sans doute pas à proximité du site géologique avant 18h30. Or, en décembre à cette heure, il fait déjà nuit. Il est donc plus probable qu'elle ait remarqué la carrière à l'aller ou bien qu'elle connaissait auparavant l'existence de l'endroit. Il existe en tout état de cause, une possibilité qu'elle ait remarqué le site à un autre moment, un moment où elle se trouvait dans un état d'esprit différent que celui du désespoir qu'elle évoque dans l'interview au Daily Mail.

Agatha Christie serait de retour à Styles vers 19h - 19h30. Selon les sources, elle en serait repartie à 21h45 ou 22h00. Elle affirme que sa fille Rosalind l'accompagnait lors du déplacement l'après-midi et l'histoire précise que la fillette était déjà couchée avant son second départ. Le temps de se restaurer, de se changer et d'écrire les lettres et la reine du roman policier pour qui les différents poisons n'ont déjà plus de secret "file vers 22h pour une virée nocturne dans la campagne anglaise au volant de sa Morris Cowley."**.

Dans le seul but d'aller fracasser son automobile et elle avec contre une falaise de craie ?

Agatha Christie en Weekend

Partie de Sunningdale un vendredi soir vers 22h, n'ayant pas nécessité de rouler à tombeau ouvert, enfin pas avant le lieu qu'elle avait, selon elle, choisi, la romancière a pu conduire prudemment. Elle n'a pas décidé de se jeter quelque part dans le Canal de Basingstoke, qui passe à Woking et, en tout état de cause, elle n'est sans doute pas arrivée à Newlands Corner avant 23h.

Il y a néanmoins une interrogation de plus. Selon la majorité des sources elle repart de Styles pour refaire, au moins en partie, le trajet de l'après-midi. Pourtant, dans un article du Mail Online datant du 6 mai 2017, le biographe Andrew Wilson déclare qu'elle serait d'abord partie dans une direction opposée (vers le Nord-Ouest) "Après avoir roulé sans but, elle s'est arrêtée près de la rivière à Maidenhead mais s'est rendu compte que même si elle se jetait à l'eau, elle était trop bonne nageuse pour se noyer. Finalement, elle est retournée à Newlands Corner." ***
Dans ce cas cela expliquerait le non-choix d'Agatha Christie pour le Canal de Basingstoke mais plus encore cela pourrait se révéler important en termes d'horaire, faisant repousser à plus tard dans la nuit son arrivée à Newlands Corner.

La disparition temporaire de la reine du crime demeure à ce jour une énigme parce qu'aucun élément de la vie d'Agatha Christie durant la nuit du vendredi 3 au samedi 4 décembre 1926 n'est précisément connu. On sait seulement que cette nuit a été hivernale. A quelle heure est-elle arrivée à Newlands Corner ? Mystère. A quelle heure en est-elle repartie ? Mystère.

Le samedi 4 décembre, peu avant le lever du jour°, un vacher du nom de Harry Green habitant au Sud-Ouest de Newlands Corner, repère une voiture abandonnée dont les phares éclairent l'obscurité du petit matin. Etant sur le chemin vers son lieu de travail, Green décide de ne rien faire de particulier. Un peu plus tard, vers 8h, un jeune gitan appelé Jack (ou George selon les versions) Best, aperçoit lui aussi les lumières de l'automobile en promenant son chien. Il s'approche, et découvre une Morris Cowley avec l'avant enfoncé dans un buisson.
Dans le même temps, survient un certain Frederick Dore, testeur de voitures. Après avoir vu le véhicule, il appelle la police depuis le Newlands Corner Hotel. La presse retiendra surtout le nom de Best, même si son prénom reste incertain.

La Morris Cowley se trouve sur un talus herbeux, les roues arrière en l'air, la porte du conducteur est ouverte. Elle est en fait peu accidentée. A l'intérieur se trouvent différents objets personnels appartenant à la romancière, dont un permis de conduire, au sujet duquel il est souvent précisé qu'il était périmé.

Agatha Christie, elle, est déjà loin.

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Base prise pour les déplacements Sunningdale-Dorking : 26 Miles/42Km/h, vitesse 30-40 Km/h. Sources :
*   https://www.getsurrey.co.uk/news/surrey-news/writer-comes-up-new-agatha-13026592
**  L'étrange fugue d'Agatha Christie (sofb.fr)
***https://www.dailymail.co.uk/home/event/article-4476568/The-disappearance-crime-novelist-Agatha-Christie.html (par Andrew Wilson)
https://www.surreylife.co.uk/out-about/agatha-christie-and-a-real-life-shere-murder-mystery-1-1632599 le 15/09/2010 (texte par Alec Kingham) republication d'un article du magazine Surrey Life d'octobre 2008. Recherches dans les pages de "Agatha Christie: The Disappearing Novelist", d'Andrew Norman. Recherche dans une page de "A Talent For Murder : A Novel" d'Andrew Wilson.
° Pour info les levers du jour des 4 décembre 2019 et 1999 ont lieu à 7:47 (timeanddate.com)

14 mars 2019

L'étrange fugue d'Agatha Christie


Les disparitions en décembre



Voici tous les détails de l'étrange disparition de celle qui demeure la reine incontestable du roman policier anglais. (Partie I)

Un départ de Styles bien mystérieux

Au soir du 3 décembre 1926, Agatha Christie monte les escaliers de sa maison de Styles pour embrasser sa fille Rosalind, âgée de sept ans. L'enfant est déjà endormie et ne s'aperçoit pas du départ de sa mère, qui file vers 22h pour une virée nocturne dans la campagne anglaise au volant de sa Morris Cowley.

De Sunningdale où elle réside dans les environs d'Ascot, Agatha Christie descend vers Guilford (Surrey), vers le Sud de l'Angleterre. C'est un jeune gitan qui le lendemain découvre la Morris Cowley enfoncée dans un buisson à Newlands Corner, près de Silent Pool, un étang légendaire d'une étrange immobilité. L'automobile retrouvée n'est pas accidentée à proprement parler, les phares sont encore allumés et à l'intérieur se trouvent des vêtements, une valisette, son sac à mains et ses papiers, dont un permis de conduire.

Selon un article du Surrey Advertiser intitulé Guildford Mystery et publié le 10 décembre 1926, on apprend que le vendredi 3 décembre, Agatha Christie est d'abord allée rendre visite à des amis à Dorking (situé à l'Est de Guilford) à 17h, amis qu'elle a quitté à 18h.
Pour Le Siècle du 9 décembre 1926 le frère du mari de la romancière reçut d'elle une lettre au contenu qu'il jugea sans importance, et dit l'avoir jetée. Il avait néanmoins conservé l'enveloppe, oblitérée le 4 décembre à 9h45 depuis le Sud-Ouest de Londres.


Deux autres lettres ont été laissées par Agatha Christie. Dans Le Journal du 13 décembre 1926 il est écrit "elle laissait en évidence sur une table une note adressée à sa secrétaire, disant qu'elle téléphonerait quand elle serait arrivée à destination." Et plus loin dans le même article "En quittant la maison, la romancière avait laissé à l'adresse de son mari une lettre à ouvrir au moment où son corps serait retrouvé". Les deux premières semblent contradictoires et la troisième, envoyée post accident, a un contenu rapporté par son beau-frère comme banal, mais correctement adressée à son destinataire.

Il est cependant curieux de conserver l'enveloppe d'un courrier présumé sans importance tout en se débarrassant de la lettre !
Il est question également d'une quatrième lettre, envoyée par Agatha Christie aussi le 4 décembre à son autre beau-frère James Watts, le mari de sa soeur, pour l'informer de son intention de visiter un spa dans le Yorkshire. Harrogate étant le plus célèbre spa du comté, elle pensait sans doute que son autre beau-frère comprendrait l'affaire où le dirait aux autorités, ce qu'il n'a pas fait.

Les mystères dans le mystère

Le journal Le Siècle mentionne que la lettre avait été postée "deux heures après le moment où l'auto abandonnée avait été découverte". Le Surrey Advertiser précise pour sa part que la Morris Cowley a été découverte à 8h du matin le samedi "trouvée coincée dans une haie au bord d'un pic de craie couvert de givre".

Plus loin dans l'article du Surrey Advertiser figure le curieux témoignage d'un certain Monsieur Calister : "À la suite de la diffusion de la description de Mme Christie, plusieurs personnes ont rapporté l’avoir vue. M.M.Calister a déclaré qu'une heure avant l'aube le samedi matin, une femme sans chapeau et aux cheveux recouverts de givre était venue vers lui à Newlands Corner et lui avait demandé de mettre sa voiture en marche."

L'homme, en réalité dénommé Mc Allister, s'exécuta et précisa que la femme partit en direction de Clandon. Sur la carte, West Clandon est situé au Nord-Est de Guilford, dans la direction de Kingston-Upon-Thames et du Sud-Ouest de Londres.

Surrey Advertiser

On ignore précisément de quel endroit et par quel moyen Agatha Christie a pu regagner Londres où elle a vraisemblablement pris un train pour rejoindre la ville d'eau dans laquelle on l'a retrouvée 11 jours après son départ : Harrogate, dans le Yorkshire du nord.

Au début des recherches, on s'était demandé si l'auteure du Meurtre de Roger Ackroyd, son dernier roman publié quelques mois plus tôt, était venue poster ou non elle-même la lettre pour son beau-frère à Londres. Il avait été découvert qu'Agatha Christie, après un dîner, avait passé la nuit de mercredi 1er décembre dans son club du sud-ouest de Londres, le Forum Club. "Elle pouvait avoir confié la lettre à quelqu'un" peut-on lire dans Le Siècle du 9 décembre.

On finit au moins par avoir la solution du mystère de la lettre détruite. Selon le site Surrey Live "Au cours de l'enquête il est apparu qu'elle avait en fait écrit au frère de son mari pour lui dire qu'elle se sentait mal et se dirigeait vers un spa à York, mais qu'elle est arrivée à l'hôtel sous le pseudonyme de Theresa Neele, du même nom que la maîtresse de son mari."

Si Agatha Christie se trouvait au petit matin du samedi 4 décembre au volant d'une voiture, de quelle voiture s'agissait-il ? En tout état de cause, Mc Allister dit ultérieurement que l'automobile avait quatre places et non deux comme on avait pu le penser au début. De son côté, après avoir vu une photo de la disparue dans un journal, une habitante d'Albury Heath, un village situé au sud de East Clandon, Mme Kitching, déclara, sans que l'on sache si Agatha Christie était au volant ou à pied, avoir reconnu la célèbre romancière en la femme qui, à la mi-journée, lui ayant souri, s'apprêtait à lui parler et finalement passa son chemin.

Connaîtra-t-on la vérité ?

Il existe une abondante littérature sur la disparition momentanée d'Agatha Christie, sur les importantes recherches qui s'ensuivirent, pour lesquelles Arthur Conan Doyle et Dorothy L.Sayers furent de la partie, sur son apparente amnésie, sur les retrouvailles entre elle et son mari le Colonel Archibald Christie, et surtout sur ses motivations, qui resteront dans le mystère entretenu.

Seul Hercule Poirot, s'il réunissait les personnages, pourrait tenter de découvrir la vérité.

Personne décédée quelques mois plus tôt, en avril 1926 :
- Clarisse Margaret Miller (Boehmer), maman d'Agatha Christie
Personnes vivantes au moment de la disparition :
- La secrétaire, Charlotte Fisher, partie à Londres
- La cuisinière, présumée présente
- Achibald Christie, le mari, présumé absent
- Rosalind, la fillette, présente, présumée informée
- Les amis de Dorking
- Le frère d'Archibal Christie, partiellement informé
- Le directeur de l'Hôtel à Harrogate
- M. McAllister, témoin
- Mme Kitching, présumée témoin
- M. et Mme Watts, beau-frère et soeur d'Agatha Christie
- M ou Mme X. au Club de Londres


Mise à jour le 28/03/19 23:23 Sources : Notamment getsurrey.co.uk, https://www.letemps.ch/culture/decembre-1926-lellipse-dagatha-christie, http://news.bbc.co.uk/local/surrey/hi/people_and_places/history/newsid_9005000/9005502.stm, Wikipédia. Photo : Min An, pexels.com

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